Chapitre 1

Il s’était garé dans une rue voisine et il avançait d’une démarche silencieuse. La rue était déserte. De hauts candélabres à la lueur orangée inondaient le sol tous les cinquante mètres. Il jeta un regard sur sa montre, presque quatre heures. Il était grand, brun, dans les quarante ans. Le froid qui lui piquait le visage justifiait sa casquette enfoncée jusqu’aux sourcils, le col de sa parka verte remonté jusqu’aux oreilles. Il arriva devant la maison, il tourna la tête des deux côtés de la rue : pas âme qui vive dans la froideur de la nuit. La maison avait une entrée principale mais sur la droite une petite porte était percée dans un haut mur qui donnait sur un jardin. Il la savait ouverte. Lors de sa visite de cet après-midi il avait prétexté vouloir prendre un peu le soleil, il était sorti et avait déverrouillé la porte. Il entra dans le jardin et referma la porte. Il faisait plus sombre que dans la rue, aucune fenêtre n’était éclairée, la maison semblait plongée dans un profond sommeil. Il s’approcha des volets d’une porte-fenêtre et posa son sac dans lequel se trouvait un court pied de biche. Il introduisit précautionneusement le bout plat du pied de biche entre les deux vantaux près du sol là où le volet est en contact avec la butée intérieure. Il exerça une pression et le volet émit un gémissement qui s’éleva dans le silence. Il leva un regard inquiet sur les fenêtres des chambres de l’étage. Il attendit un moment, rien que le calme de la nuit. Il resta quand même un moment figé. Il profita du passage d’une voiture dans la rue pour accentuer la pression sur le pied de biche. Après deux mouvements la butée céda et le volet s’entrouvrit par le bas. Il répéta l’opération sur la partie supérieure, elle s’entrebâilla, il tira un vantail et ouvrit largement les deux volets de bois. Il répéta l’opération sur la porte-fenêtre. Encore cinq minutes et il se trouva dans une vaste pièce où l’on devinait la masse sombre de fauteuils, il alluma sa lampe électrique. Le halo se projeta sur le mur blanc et zigzagua sur les meubles avant de se fixer sur un escalier aux marches patinées qui grimpait tout droit à l’étage. Il détacha ses chaussures qu’il laissa sur le sol puis il posa doucement un pied sur la première marche, il savait que certaines avaient tendance à gémir. La première resta silencieuse, il monta les suivantes avec prudence, la lumière de sa lampe suivait le mouvement de ses pas. Il sentait les battements de son cœur s’accélérer mais, la tête froide, il montait vers l’objectif qu’il s’était fixé.  
Le bureau était là, à deux pas. Il s’immobilisa sur l’avant-dernière marche quand il entendit le gémissement aigu de la planche. Un frisson parcourut son dos. En arrêt, les tempes glacées, le corps dressé, il attendait, aux aguets comme le chien qui lève une perdrix. Le silence l’encouragea à continuer. La porte du bureau était entrouverte, il entra prudemment. La table était encombrée de livres ouverts, de feuilles couvertes de mots griffonnés. Une petite armoire emplie de livres était ouverte. Contre un mur, une commode, un rayonnage couvert de livres. Il balaya le bureau du rayon de sa lampe. La lettre n’était pas là. Il déplaça des livres, des feuilles à l’écriture soignée, le cendrier, le clavier de l’ordinateur. Rien. La deuxième lettre échappait aussi à sa recherche, ainsi que les notes personnelles. Pourtant elles étaient bien là, en fin d’après-midi, alors qu’il était en plein travail. En silence, avec ses mains gantées il ouvrit le tiroir du bureau, inspecta minutieusement les étagères, l’armoire, la commode sans succès. Pourtant il avait bien vu la lettre, il était parvenu à la parcourir alors qu’il était dans la pièce à côté occupé à téléphoner. Le contenu l’avait sidéré, suscitant l’envie et une perspective rapidement dessinée. Les notes personnelles bien avancées lui avait montré que l’affaire était d’importance et la recherche bien engagée. Il lui avait semblé comprendre que la communication téléphonique de l’après-midi portait sur ces recherches.  
Il était tout à ses réflexions quand, soudain, un nouveau gémissement du parquet troua le silence mais cette fois-ci, ce n’était pas lui. Il éteignit sa lampe. Il se crispa, attendit. Il entendit des pas feutrés glisser sur le parquet et il devina comme une forme sombre dans l’encadrement de la porte. Il haletait en silence dans le coin de la pièce dans la crainte d’être découvert. Ne pas faire un bruit, rester immobile, l’autre allait bien regagner son lit. Quelques secondes passèrent, oppressantes. Et soudain la lumière du plafonnier incendia ses pupilles, il ferma les yeux pour les rouvrir aussitôt en se tassant dans son coin. 
Les cheveux ébouriffés, les yeux illuminés un instant lui aussi, Louis Villers s’avança en pyjama dans le bureau et soudain vit le cambrioleur dans le coin. 
— Pancho !